Lettre ouverte à Bah Oury, le co-fondateur de l’OGDH

Monsieur le Premier ministre, cher Bah Oury, je me résous à vous écrire, plus par devoir envers mes compatriotes que par envie. Un devoir moral dont je m’acquitte à mon corps défendant. Quelle tristesse d’avoir à vous adresser une correspondance si peu flatteuse. Quelle douleur d’avoir à témoigner à la postérité que vous, héros de mon enfance, brillant intellectuel et pionnier dans la défense des droits humains, êtes devenu ma plus grande déception. Mais à chaque homme son destin, même si le vôtre avait tout pour être prodigieux.

Octavio Paz écrit que « La solitude est l’élément déterminant de la condition humaine ». Je voyais les choses autrement et votre parcours a conforté ma conviction que c’est, non pas la solitude, mais la contradiction qui est l’élément déterminant de la condition humaine. Je me résigne à croire qu’aucune posture politique ne doit être prise pour irrévocable, avant le soir de la vie.

Votre renoncement n’a de comparable que celui d’un autre ancien défenseur de la liberté d’expression, co-fondateur de Reporters sans frontières, militant de la Ligue communiste révolutionnaire, puis du Parti Socialiste français avant de devenir l’un des plus dignes représentants de l’Extrême droite : Robert Menard, que vous aurez pu côtoyer à un moment donné de votre militantisme.

Le sieur Menard était membre de la commission d’enquête sur l’assassinat de l’illustre Norbert Zongo. L’imposteur est aujourd’hui l’édile d’une commune de plus de 80 000 habitants où il sévit de manière fort semblable à ce qui se passe sous votre magistère.

Démocratie à l’agonie

Qu’avez-vous en commun ? Le reniement le plus scandalisant de l’histoire de la défense des droits humains. Il est le co-fondateur d’une organisation non-gouvernementale de défense de la liberté de la presse et de protection des journalistes. Vous, vous êtes co-fondateur de l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’Homme et du citoyen (OGDH). Mieux que lui ou pis, vous avez été ministre de la Réconciliation nationale.

Comme lui, vous étiez un farouche défenseur des droits et libertés des citoyens. Comme lui, vous incarnez aujourd’hui tout ce contre quoi vous vous battiez hier. La démocratie, que vous défendiez si admirablement, agonise sous vos pieds alourdis par le pouvoir et ses privilèges. Comme des disciples trahis, vos idéaux d’hier vous regardent d’un œil humide et s’interrogent sur le collabo que vous êtes devenu.

L’histoire retiendra que c’est sous votre gouvernance que nos libertés et nos droits, conquis de haute lutte, ont été fondamentalement remis en cause. C’est avec votre bénédiction que des partis politiques ont été dissous, d’autres suspendus sur des fondements ridicules, que les principaux médias ont été fermés, des opposants ont été contraints à l’exil ou condamnés sur la base d’accusations fallacieuses, des militants pro-démocratie et des journalistes kidnappés…

Qui l’y cru ? Vous qui avez fait l’objet de tant de brimades, qui avez payé un si lourd tribut pour l’avènement de la démocratie et l’instauration d’un État de droit dans notre pays ! Comment avez-vous pu vous renier au point de servir de valet à un despote que tout vous appelait à combattre ? La vision nouvelle que l’exil a forgée en vous est-elle à ce point radicale qu’elle a remis en cause toutes vos convictions naguère ? C’est à croire que les préjugés dont les cinq années d’exil vous ont délesté n’étaient autres que les valeurs et principes qui guidèrent jadis vos choix politiques.

Des idéaux aliénés

On aurait dû deviner que Bah Oury avait changé. Mais, incrédules, nous vous accordions le bénéfice du doute. Nous demeurions dans le déni. Mais à présent, tout s’éclaircit comme eau de roche. Tous vos idéaux de liberté et de droiture irréversiblement aliénés, en contrepartie d’une grâce présidentielle que l’honneur vous commandait de refuser.

Vous disiez qu’ « Un homme politique, lorsqu’il s’adresse solennellement à son pays ou à son peuple, doit honorer sa parole. Se dédire, détruit l’autorité et ça délégitime politiquement la personne qui est dans ce sens » (Visionsguinee.info, 27 novembre 2020). Cela vaut-il pour votre patron actuel ou le fait qu’il n’a aucune légitimité le dispense-t-il d’honorer sa parole ? Vous-même, êtes-vous dispensé de respecter votre serment d’œuvrer diligemment à un retour rapide à l’ordre constitutionnel ? On vous prend au mot : « Au-delà d’un texte juridique, ce qui est le plus important c’est l’autorité, le respect de l’engagement, de la parole donnée et la solennité avec laquelle on s’est adressé à son peuple. Ne pas le faire, ça détruit l’autorité et crée des dysfonctionnements. Le pays aura ainsi du mal à se relever ».

À la lumière de cette sagesse, diriez-vous que votre nominateur a perdu son autorité et que, ce faisant, il s’est définitivement disqualifié de toute responsabilité étatique ?

Vous disiez au début de son premier mandat que « Alpha Condé est un dictateur de type stalinien en déphasage avec son époque ». Qu’en diriez-vous de celui que vous servez avec tant de zèle ? Serait-il hitlérien ou mussolinien ? Franquiste ou polpotiste ? Dîtes-nous, est-il en phase avec notre époque ou se croit-il aux années de braise consécutives aux indépendances ? Se croit-il au siècle de l’horreur où il se targuerait d’être plus humaniste que le Führer allemand ou le Duce italien ? Dîtes-nous, je vous prie, à quel dictateur avons-nous affaire. C’est important pour nous de savoir sur quel pied danser, au crépuscule de notre démocratie. Si ça importe de connaître son bienfaiteur, ça importe encore plus de connaître son oppresseur. Rendez-nous ce dernier service et on sera quitte.

Vous le savez mieux que personne : « Tout ce qui est sur elle [la terre] doit disparaître » (Ar-Rahman 55 :26). La fin de votre règne n’est qu’une question de jour. En attendant, je me console en disant que des plus grandes déceptions naissent des grands espoirs et que par la grâce de l’Éternel tous les despotes, ainsi que leurs suites, finissent tôt ou tard par mordre la poussière.

Tariq Wora

Author: La Rédaction

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